Nicolas Rousselet : le poids de l’héritage

11 Mai Nicolas Rousselet : le poids de l’héritage

Fils de… et patron de G7, le PDG du groupe Rousselet a mis du temps à transformer son image d’héritier. Il vient d’opérer un virage radical, mais salutaire. Il réunit dimanche au Zénith à Paris 8.000 chauffeurs pour rassurer ses troupes et annonce de nouvelles diversifications pour son entreprise.

Le chauffeur lui a ouvert la porte, la voiture est propre, le conducteur discret et efficace. On avait proposé à Nicolas Rousselet de discuter dans un taxi. Il a appelé un G7. Alors on lui demande s’il l’a pris au hasard ? « Bien sûr ! et, en plus, c’est une voiture électrique. Vous voyez que l’on sait évoluer… » Chemin faisant, on va parler de tout, de l’évolution du secteur et de l’avenir des taxis face au VTC. De la ville, mais aussi de son père, André, qui a créé le groupe qui porte son nom. L’ancien directeur de cabinet de François Mitterrand en 1981, classé 282e fortune française par le magazine « Challenges », avec un patrimoine estimé à 230 millions d’euros, a construit un empire autour des taxis. Une rente à l’origine : G7, Les Taxis Bleus, c’est lui. Et c’est lui encore qui a voulu que son fils lui succède. Mais l’époque n’est plus la même et Nicolas Rousselet doit gérer aujourd’hui ce double héritage : celui du père et celui d’un groupe présenté comme le symbole d’une « vieille » économie engluée dans ses avantages acquis. Dimanche, il va réunir au Zénith à Paris près de 8.000 taxis. Une grande convention pour motiver et rassurer les chauffeurs désorientés. Une première. « Je vais leur dire qu’il ne faut pas être inquiet. C’est vrai, le monde dans lequel nous avions l’habitude d’évoluer a changé, mais il y aura toujours de la place pour les taxis si on a une bonne qualité de service », s’enthousiasme-t-il.

« Très secret sur ses ascendants »

Assise à côté de lui à l’arrière de la voiture, on va continuer à l’écouter raconter l’histoire de G7 – comme « garage no 7 » -, rachetée par son père en 1960 à Simca. A l’époque, l’entreprise se meurt et compte 150 taxis. Deux ans plus tard, 2.000 voitures sont affiliées. Très souriant, costume sombre, cravate, voix posée, sympa… aux antipodes de l’image que l’on peut se faire de lui. Nicolas Rousselet est fier de son héritage, mais il fait tout pour qu’on l’oublie. Un frère producteur de cinéma, une soeur avocate, lui s’est pris au jeu moins fun de l’entreprise familiale. « A HEC, on connaissait Nicolas, pas Nicolas Rousselet, il a toujours été très secret sur ses ascendants », témoigne une ancienne camarade d’école. Une tradition familiale de discrétion sans doute : son père, exécuteur testamentaire de François Mitterrand, n’a-t-il pas abrité, caché pendant longtemps le couple formé par le président avec Anne Pingeot, la mère de Mazarine ? Nicolas Rousselet est lui aussi resté très longtemps silencieux. Mais la tension qui montait dans les rangs des taxis bousculés par l’arrivée en force des VTC a obligé le clan à sortir du silence. « On s’est rendu compte que la discrétion n’était pas une bonne politique. Elle a créé le doute. A nous de réparer aujourd’hui ce déficit d’image et de rassurer en répondant aux questions », reconnaît-il. La concurrence acharnée des VTC, les « barbares » – Uber et consorts – comme il les nomme dans son livre (1), a de fait obligé les Rousselet à sortir de l’ombre confortable. Un nouveau logo, des interviews, (un peu) plus de transparence… Un changement radical de stratégie nécessaire et salutaire pour ce patron de cinquante ans. Une volonté sans doute aussi d’émancipation, pour celui qui, jusque-là, n’aurait rien eu à prouver en gérant l’héritage. « G7 est un empire personnel d’André Rousselet, ce n’est pas la famille, c’est le papa. C’est difficile pour un fils à qui on a offert le poste d’affronter son père et de lui dire qu’il faut changer radicalement et évoluer au service des clients », observe quelqu’un qui a bien connu le clan.

De fait, à peine achevé HEC, en 1991, Nicolas Rousselet entre comme chargé de mission auprès du président du Groupe G7. Pendant six ans, il va apprendre le fonctionnement de la maison, coaché par l’ex-ami de son père Jean-Jacques Augier, auquel André Rousselet avait délégué la direction opérationnelle, pendant que lui s’occupait depuis 1984 de son nouveau joujou, Canal+. Nicolas Rousselet va plancher d’abord sur la diversification du groupe. En 1996, de retour d’un voyage aux Etats-Unis, il crée Homebox (des boxes pour stocker des objets). En 1992, cela avait été ADA, l’entreprise de location de véhicules. « A HEC, c’était le plus entrepreneur d’entre nous », se souvient Lise Fauconnier, « managing director » d’un fonds d’investissement et amie de longue date de Nicolas Rousselet. Aujourd’hui, le Groupe G7, qui compte aussi Les Taxis Bleus (achetés en 1993), affiche un chiffre d’affaires de 298,1 millions d’euros en 2015 et compte 10.000 taxis abonnés à ses centrales d’appel. « Il est évident que j’ai eu une chance formidable. Je n’ai pas honte. Mais cela fait vingt ans que je suis dans le groupe. Et vous pensez vraiment que si je n’avais pas été bon, je serais resté et aurais développé l’entreprise comme cela ? » se défend Nicolas Rousselet, qui rappelle qu’à son arrivée le groupe ne comptait que 3.000 taxis affiliés.

« Il ne faut pas exagérer, si certains pensent que Nicolas est né avec une petite cuillère d’argent dans la bouche, il y a quand même pas mal de plomb dans la cuillère ! Il n’a pas hérité d’un château dans le Bordelais. C’est très difficile de faire bouger une profession réglementée, c’est tout un système qu’il faut faire évoluer. Il est obligé de composer », confirme en plaisantant Nicolas de Tavernost, président du directoire de M6. L’homme de télé, qui connaît depuis longtemps la famille Rousselet, enchaîne aussitôt sur la volonté de « diversification et d’adaptation » de « Nicolas », qui semble désormais décidé à imprimer sa marque. Mais comment ? Comment moderniser et changer l’image d’un secteur qui semble refuser les mutations ? « Toute tentative d’adaptation est  suspecte, chaque innovation de filiale du groupe est considérée comme une réaction », soupire Yann Ricordel, le jeune patron des Taxis Bleus, une filiale du groupe Rousselet, « alors que dans l’ADN du groupe il y a l’idée d’avancer et d’innover », insiste-t-il.

L’arrivée d’Uber à Paris en 2011 a chamboulé l’économie du système. L’histoire avait commencé en fait deux ans auparavant quand la loi du 22 juillet 2009 a mis fin à la notion de « grande remise », au profit de celle de « voiture de tourisme avec chauffeur », VTC. Trois lettres qui vont tout changer. « Si les taxis avaient été aussi bons, les VTC ne se seraient pas développés à cette vitesse », remarque un fin connaisseur du dossier. Depuis 1936, les taxis vivent sur un numerus clausus qui empêche toute évolution du secteur. Une rente jalousement gardée, y compris par G7, mais attaquée de toutes parts. « C’est un peu méritocratie contre droits acquis », grince un concurrent. Après Uber, d’autres acteurs français se sont lancés dans l’aventure (LeCab, Chauffeur Privé, etc.). En deux ans, le secteur a subi une vraie révolution économique et un changement culturel radical. « Ils ont réagi trop tard », constate un expert. Dès lors, la volonté d’évolution du groupe Rousselet, que son patron veut incarner, est-elle une ultime tactique ou une véritable volonté de s’adapter à son époque ?

Guerre de tranchées

Difficile à dire. Jusque-là, dans la guerre de tranchées que se sont livrée les deux camps, les taxis ont choisi la voie traditionnelle en demandant au gouvernement d’intervenir. En 2013, un décret impose aux VTC un délai de 15 minutes entre la réservation et la prise en charge du client. Les VTC, eux, saisissent la justice. Le Conseil d’Etat suspendra l’exécution du décret. VTC : 1 ; taxis : 0. Deuxième manche, en octobre 2014, le gouvernement freine les immatriculations de VTC et la loi Thévenoud leur impose de revenir à leur base entre chaque course… « C’est à la façon dont un pays gère le problème de ses taxis que l’on peut mesurer sa capacité à se réformer en profondeur », déclarait Jacques Attali en 2008, en présentant son rapport pour moderniser la France. Et il ajoutait plus tard : « La famille Rousselet avance masquée derrière les petits artisans taxis. » L’histoire semble le confirmer, tout autant qu’elle démontre aujourd’hui l’inefficacité du lobbying masqué. Nicolas Rousselet, ancien membre du comité exécutif du Medef et président de l’Unit (un des syndicats des industries du taxi), semble l’avoir compris en changeant de stratégie. Il n’empêche… Comme à son père, on lui reproche toujours de jouer de ses réseaux pour éviter d’avoir à réformer le système. Mais ceux qui, depuis le début dans les ministères, participent aux réunions parfois houleuses entre VTC et représentants des taxis constatent que « si G7 historiquement a été l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics et a clairement été à la manoeuvre pour maintenir le numerus clausus dans les années 1990, ils ont aujourd’hui beaucoup moins d’influence ». Le 4 avril 2016, après deux mois de concertation, le gouvernement a décidé, dans sa « feuille de route pour l’avenir du secteur », de créer un fonds d’indemnisation destiné à racheter une partie des licences de taxi. Mais la mesure ne met personne d’accord. taxis-VTC : 1 partout.

Et maintenant ? « Je sais ce qui doit être fait pour développer ma boîte. Il faut comprendre ce qu’est le groupe Rousselet. Notre métier, c’est la franchise ; notre job, c’est de faire réussir des gens qui se mettent à leur compte », mais le tout en lien avec la ville et sa logistique. Et il vient d’avoir une autre idée de diversification : « Je vais développer la location entre particuliers avec ADA », nous annonce-t-il.

« Si j’étais à leur place la vraie question serait celle du choix : celui que n’a pas fait G7 c’est celui de la modernisation de ses outils », conseille amicalement Thibaud de Simphal, le patron d’Uber en France. Il est en revanche dubitatif sur l’angle d’attaque de G7 : « Est-ce vraiment utile et intelligent de nous comparer à des « barbares », que dit-il de Heetch, 100 % français, sont-ils des barbares aussi ? » « Je n’ai pas peur d’Uber et tant que la loi ne sera pas respectée par tous, y compris par les jeunes pousses françaises comme Heetch, les explosions de violence face à cette injustice seront à craindre », rétorque bravache Nicolas Rousselet avant de descendre du taxi qui nous a conduits jusqu’au siège du groupe, à Clichy, dans la proche banlieue parisienne. On s’étonne alors de le voir porter à son poignet une montre connectée dernier cri ; la réponse fuse : « Ce n’est pas parce que l’on a fait les taxis de la Marne que l’on doit porter des montres de 1914 ! » Et Nicolas Rousselet éclate de rire, décidé à vous convaincre qu’il est un patron moderne.

Les points à retenir

Nicolas Rousselet, PDG de G7, réunit dimanche au Zénith de Paris près de 8.000 taxis. Une grande convention pour motiver et rassurer les chauffeurs bousculés par l’arrivée en force des VTC.

Après avoir bataillé pied à pied sur le terrain juridique et politique, l’héritier des Taxis G7 revendique une nouvelle approche : nouveau logo, interviews, plus de transparence. Le numéro un français des taxis veut rompre avec la culture du secret.

L’empire familial, qui s’est diversifié avec ADA et Homebox, envisage de développer une nouvelle activité : la location entre particuliers.

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